mardi 27 novembre 2012

A voir absolument : et maintenant on va où?

La première scène est belle et terrible : un groupe de femmes, de noir vêtues, avance sous un soleil de plomb en direction d’un cimetière. Les souliers salis soulèvent la poussière d’une terre aride, cette terre qui a pris leur mari, leur fil, leur père, leur amant. Elles sont voilées ou pas, portent la croix ou pas, elles sont jeunes ou vieilles et poursuivent cette marche, en cadence, comme une danse, comme un seul homme, comme une seule femme. On croirait voir les folles de la place de mai en Argentine, la douleur de la perte de l’aimé est la même, la dignité aussi, et le courage, et les pourquoi silencieux qui occupent à présent leur vie. Le ton semble donné, et pourtant non… Car oui, ce sont bien les mêmes femmes que l’on retrouve quelques instants après riant, se chamaillant, se moquant, s’envoyant tendrement des vacheries qui ne sont en réalité que les marques affectueuses d’une complicité à toute épreuve. Ce sont les femmes d’un village niché quelque part dans les montagnes du Liban. La guerre a fait rage autour, elle a laissé des traces : des mines qui n’attendent que la course naïve des jambes d’un enfant, un pont défoncé que personne n’a jugé bon de reconstruire, un cimetière qui gagne du terrain. Autour, le calme n’est jamais qu'éphémère et l’on sent bien que le chaos attend son heure, comme un ennemi posté en plein soleil, qui ne prendrait même plus la peine de se cacher. Pourtant, dans le village, tout est calme et tranquille, enfin si l’on met de côté l’agitation ordinaire d’une communauté qui vit entre le bistrot, la mosquée, l’épicerie et l’église. Ici, on va et on vient sans se soucier des rites, des croyances, de la longueur des voiles ou du Dieu à qui l’on confie ses prières. Et pas besoin de soldats, ni d’armes, ni de force de maintien de la paix : les femmes font ça très bien, l’air de rien. Elles sont le ciment de la communauté. Mais l’équilibre est fragile et dehors la rumeur approche, prête à semer la discorde, à faire couler encore un peu plus de sang : dresser la croix contre le minaret, invoquer Marie pour narguer Mahomet (l’inverse fonctionne aussi). Et les hommes sont comme des bombes à retardement, prêts à exploser, à piétiner la trêve, à dégainer au plus petit affront, à la moindre provocation, car depuis la nuit des temps, c’est toujours la même histoire du mâle qui prend les armes et de la femme qui pleure. Bien décidées cette fois à ne pas attendre sans rien faire, elles vont s’armer de ruse, de malice, d’invention pour détourner les hommes de leurs envies guerrières. Elles : Yvonne, la femme du maire qui ne jure que par la Vierge Marie, la belle Amale qui tient le café, et puis Rita, Sayed, Afaf, toutes unies dans ce magnifique complot qui pourrait avoir le goût du désespoir mais qui aura celui du sucre, du miel, du haschich et de la liberté.
Pour son deuxième film après Caramel, elle ose tout, Nadine Labaki. Elle ose les clichés. Elle ose les chants et les danses, l’improbable, l’incongru. Elle ose les décolletés sensuels qui se moquent des voiles et les voiles qui s’envolent. Elle ose rire avec les miracles, elle ose rire de se prendre les pieds dans le tapis de prière. Elle ose le duo comique entre un imam et un prêtre. Elle ose et ça passe, en beauté, ça fonctionne, ça émeut, on se prend au jeu de cette fable d'une folle générosité, d'une exquise naïveté, d'une évidente sincérité, qui chante le pouvoir des femmes à faire changer un monde de brutes.


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